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Pourquoi faut-il se souvenir d'Hiroshima ?
Philippe Pons
L 'été japonais, lorsque le cri des cigales vrille
le moindre bosquet jusqu'au fin fond de la ville, que la chaleur
moite, accablante, alanguit les corps et les esprits incitant l'imagination
à vagabonder dans le bleu intense du ciel, est la saison
du souvenir.
La clarté du ciel, le 6 août 1945, scella le destin
d'Hiroshima et condamna trois jours plus tard Nagasaki, bien que
le temps fût plus couvert : les bombardiers américains
transportant les premières bombes atomiques purent localiser
leur cible. Ces funestes dates qui ont fait entrer le monde dans
l'âge du feu nucléaire coïncident au Japon, à
quelques jours près, avec une fête, celle des morts,
au milieu d'août, qui rend ces drames encore plus poignants.
La Fête des morts (O-bon) est, avec le Nouvel ! An, la période
la plus importante de l'année : le pays s'arrête et
les familles se réunissent pour honorer leurs défunts.
Selon le dogme bouddhique, ceux-ci sont censés revenir parmi
les vivants pour leur demander de ne pas les oublier, afin d'atteindre
ainsi à la délivrance, mais aussi pour aider leurs
descendants à vivre.
UN APPEL À HUMANISER LE PRÉSENT
"C'est moi qui te fais vivre. Je te fais vivre pour que l'on
se souvienne qu'il y a tant de séparations cruelles",
dit le père, tué dans le bombardement d'Hiroshima
et revenu sur terre pour enjoindre sa fille d'accepter son destin,
dans le film tiré de la pièce d'Hisashi Onoue Chichi
to kuraseba (Vivre avec mon père). Les âmes des défunts
repartent sur de petits radeaux de feuilles de bambou plantés
d'une bougie que l'on laisse aller au fil des rivières :
emportées par le courant, ces lueurs frémissantes
s'estompent dans le crépuscule.
Vivre, c'est transmettre, et si ! aujourd'hui des survivants des
bombardements d'Hiroshima et de! Nagasaki paraissent parfois bien
las, ce n'est pas seulement l'âge qui est la cause de leur
fatigue. La plupart ne demandent rien même pas de regret,
de remords, d'excuse pour ce qu'ils ont subi : "Simplement
que l'on se souvienne, que nos souffrances et celles de nos disparus
n'aient pas été vaines", disent-ils. Mais ils
ont le sentiment que leur message n'est plus guère entendu.
Pourquoi faut-il se souvenir d'Hiroshima et de Nagasaki ? Parce
qu'un seuil dans l'atroce a été franchi et que l'effroyable
réalité de ce bombardement est un incessant appel
à humaniser le présent. Les crimes d'Etat au nom du
Bien contre le Mal sont devenus des figures "familières"
de notre présent et le drame des atomisés s'est banalisé
dans la succession de ces atrocités.
UN ENCHAÎNEMENT DE CRIMES
La singularité du massacre nucléaire semble isoler
ces deux drames. Spécifiques, les souffrances des atomisés
n'en entretiennent pas moins de tristes cor! respondances avec celles
d'autres victimes civiles d'actes de barbarie - simplement
moins "spectaculaires". La sauvagerie dont furent victimes
les populations à Hiroshima et à Nagasaki est-elle
très différente de celle subie par les habitants de
Fallouja, en Irak, ou par les Tchétchènes ? Assurément,
elle l'est par le nombre des victimes, par les séquelles
que laissa la bombe dans la chair des survivants.
Mais les souffrances d'hommes et de femmes sans armes pilonnés
par la mitraille, quelle que soit la technique employée,
relèvent, ici comme là, de cette même "rage
de destruction" dont parlait Albert Camus dans un article publié
dans Combat, le 8 août 1945, et où il soulignait "l'indécence
à célébrer une découverte" (la
bombe atomique) donnant une puissance décuplée à
la furie meurtrière de l'homme.
Le bombardement atomique était-il indispensable pour contraindre
le Japon à capituler ? En août 1945, l'armée
impériale était vaincue : sa ! marine anéantie,
son aviation pratiquement réduite aux pilotes! -suicides,
les défenses aériennes effondrées. La dénonciation
du pacte de non-agression par l'URSS scellait le sort du Japon,
et ses dirigeants le savaient.
Les bombardements atomiques sur le Japon étaient-ils destinés
à mettre un terme au conflit ou bien à démontrer
à Moscou la suprématie des Etats-Unis, déclenchant
la guerre froide ? Le général Dwight Eisenhower, futur
président des Etats-Unis, note dans ses Mémoires que
"le Japon était déjà battu" et que
"le recours à la bombe était complètement
inutile".
Certes, les pays totalitaires engagés dans la seconde guerre
mondiale donnèrent l'exemple de bombardements exterminateurs
de populations civiles, et le Japon impérial ne fut pas le
dernier à les pratiquer en Chine. Il perpétra aussi
des crimes contre sa propre population en contraignant les civils
d'Okinawa ou de Saipan à monter en première ligne
contre l'envahisseur américain ou à se suicider.
Fallait-il riposter sur le même registre et ! au centuple
? On prête ce mot cynique au général Curtis
E. LeMay, commandant des raids aériens du 10 mars 1945 sur
Tokyo avec des bombes incendiaires qui firent 100 000 morts en vingt-quatre
heures : "Nous avons intérêt à gagner,
car sinon nous serons accusés de crime de guerre."
Au total, une soixantaine de villes japonaises furent incendiées
par les Américains, faisant plusieurs centaines de milliers
de victimes civiles - infiniment plus que les deux bombes
atomiques.
Le martyre d'Hiroshima et de Nagasaki ne s'est pas produit ex nihilo
: il est le tragique aboutissement d'un enchaînement de crimes.
Trop longtemps, le Japon s'est complu dans un dolorisme expiatoire,
gommant le cortège d'atrocités qui précéda
et dont il était responsable.
Il n'a toujours pas tranché la question : la guerre qu'il
mena en Asie était-elle une agression ou une "libération"
de pays sous le joug occidental ? Mais, en août 1945, les
Etats-Unis n'en ont pas moins franchi! un seuil dans la barbarie
moderne qui pose une question moral! e dont les implications vont
au-delà du débat sur l'usage de l'atome à des
fins militaires.
CONTRE LA BARBARIE
Derrière les idées simples maquillées de grandes
visions géopolitiques couplées à l'invocation
de valeurs massues, il y a le temps long des mémoires à
vif des expériences humaines. Les victimes de la bombe atomique
disent des souffrances indissociables d'autres souffrances, contemporaines
celles-ci et non moins atroces. Même si elles sont banalisées
par l'immédiateté médiatique et justifiées
dans des discours serinés au nom d'une quelconque guerre
"préventive" supposée "porteuse de
paix et de démocratie...
Les atomisés disent "simplement" ce que signifie
une vie fauchée : "J'allais prendre une libellule
dans un filet quand..." , raconte un irradié. Il
était 8 h 15 à Hiroshima, le 6 août 1945 : une
claire journée d'un été torride commençait...
Le message d'Hiroshima est un réquisitoire contre la barbarie
- en cela, il e! st très actuel.
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