L’Iran peut-il créer la bombe
atomique ?
Réseau Voltaire, 24.03.06
Les consultations en vue d’une résolution du Conseil
de sécurité de l’ONU concernant l’Iran
se poursuivent. La Russie constitue à la fois un obstacle
au projet états-unien de résolution contre Téhéran,
et l’interlocuteur principal de la République islamique
sur le dossier nucléaire. Interrogé par l’agence
Ria Novosti, Viktor Mikhaïlov, parfois présenté
comme le père de l’électronucléaire iranien,
livre sa lecture des évènements. Pour lui, l’Iran
souhaite acquérir l’arme atomique et pourrait l’avoir
dans cinq ou dix ans. Il estime pourtant que la Russie parviendra
à un accord avec Téhéran, et que les États-Unis
prendront des sanctions, quoi qu’il arrive.
Viktor Mikhaïlov est directeur de l’Institut de stabilité
stratégique du Ministère de l’Energie atomique
(Minatom) et ex-ministre de l’Energie atomique.
Viktor Litovkine: Monsieur Mikhaïlov, vous passez
aux yeux des spécialistes comme le père de l’électronucléaire
de l’Iran. Savez-vous ce que représente aujourd’hui
l’industrie nucléaire de ce pays et dans quel état
elle se trouve ?
Viktor Mikhaïlov: Effectivement, j’ai
pris part à la préparation du contrat concernant la
construction de la centrale nucléaire de Bouchehr, j’en
ai été l’un des initiateurs. Les États-Unis
ne voulaient pas coopérer avec nous ou émettaient
des conditions inacceptables à cette collaboration, aussi
avons-nous été obligés de nous tourner vers
l’Orient, vers l’Iran, la Chine et l’Inde. Il
fallait sauver notre industrie nucléaire nationale, donner
du travail à nos spécialistes hauts de gamme pour
qu’ils ne soient pas tentés de gagner les pays voulant
créer leur propre bombe atomique.
Certes, je ne me suis pas rendu en Iran depuis que j’ai
quitté mon poste de ministre, mais à l’époque
ou j’effectuais des visites dans ce pays, j’avais pu
constater que les recherches nucléaires y étaient
menées à un niveau très élevé.
Ce qui n’avait rien d’étonnant. Pratiquement
tous les atomistes iraniens sont diplômés d’universités
des États-Unis et d’Europe occidentale, où l’enseignement
est excellent. D’après mes renseignements, près
de 10 000 Iraniens font des études à l’étranger,
notamment en Europe et aux États-Unis.
En outre, les laboratoires iraniens sont dotés de matériels
de calcul performants fabriqués par de grandes sociétés
occidentales (Siemens, par exemple), du type de ceux que les Américains
avaient interdit de nous vendre. Par conséquent, je pense
que leurs établissements de recherche sont toujours au niveau
scientifique et technique requis.
VL: Faut-il craindre que l’Iran réussisse
prochainement à créer l’arme nucléaire
?
Viktor Mikhaïlov: On me pose fréquemment
cette question. Parfois dans ce contexte : «pensez-vous qu’ils
veulent la créer ou bien qu’ils y pensent seulement
?» Je réponds alors : «Ils y pensent et ils le
veulent, c’est évident». De nos jours, sans posséder
la bombe atomique il est difficile de rester autonome et souverain.
La politique des États-Unis consiste à implanter leur
démocratie par la force. Ils la greffent dans des pays qui
ont une histoire richissime et qui ont énormément
apporté à l’humanité tout entière.
Or, Washington ne sait pas traiter ces peuples avec déférence,
ils font fi de leurs us et traditions. Ils tentent de les remodeler
à l’américaine, ce qui est impossible.
VL: Mais quand même, l’Iran est-il
oui ou non en mesure de créer un armement nucléaire?
Viktor Mikhaïlov: Oui, évidemment.
Tout pays hautement développé en est capable aujourd’hui.
Même en surfant sur Internet. Pour cela il faut seulement
beaucoup d’argent et de temps. Combien de temps ? Pour moi
ils devraient pouvoir y parvenir dans cinq ou dix ans. Ils peuvent
créer la bombe. Bien sûr, elle ne sera pas aussi sophistiquée
que la nôtre ou celle des États-Unis, mais cela importe
peu. Les Américains en ont peur. Aussi impénétrable
soit leur défense antimissile. A Washington on est pleinement
conscient qu’une charge nucléaire peut être acheminée
autrement que par un missile balistique. Ils redoutent même
une seule explosion sur leur territoire.
VL: L’Occident ne fait pas confiance à
l’Iran. Par contre, la Russie vend à ce dernier des
technologies nucléaires. Dans quels buts?
Viktor Mikhaïlov: La Russie n’a jamais
vendu de technologies nucléaires. De plus, je vous dis que
la Russie, depuis l’époque de l’URSS, veille
avec la plus grande rigueur à la non-prolifération
des technologies nucléaires. Seul l’Occident, disposant
d’une économie de marché, peut se permettre
cette chose.
Ce qui prime pour le marché, c’est le profit. Tout
ce que les Iraniens possèdent aujourd’hui, c’est
l’Occident qui le leur a fourni. Quoi que vous me disiez,
rien de russe ne se trouve dans les centres nucléaires de
là-bas.
Même le combustible que nous livrerons pour la centrale
nucléaire, il sera ensuite rapatrié et transformé
et seulement ensuite remplacé. Pas uniquement moi, mais d’autres
spécialistes russes ont depuis longtemps proposé aux
Américains de créer un système de leasing de
combustible. Le pays paye le combustible, nous le livrons et le
récupérons une fois brûlé.
Aujourd’hui la chose est avancée par George W.Bush
comme une grande découverte. Mais ce n’en est pas une.
Cette proposition, je l’avais faite voici plus de dix ans.
Cependant les Américains ne l’avaient pas appuyée.
VL: Comment expliquez-vous l’échec
de l’initiative des Européens qui avaient tenté
de convaincre l’Iran de ne pas briser les scellés de
l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique)
et de ne pas se livrer à des recherches sur des réacteurs
nucléaires? Pourquoi Téhéran ignore-t-il les
propositions de la Troïka européenne (Grande-Bretagne,
France, Allemagne)?
Viktor Mikhaïlov: Je pense que les Européens
auront besoin de temps pour que l’Iran leur fasse confiance.
Sous la pression des Américains ils avaient abandonné
le chantier de Bouchehr après 1979. Qui peut garantir qu’ils
ne reviendront pas sur leurs propositions de nouveau sous la pression
de Washington?
Téhéran sait pertinemment que la chose peut se reproduire.
Aussi je ne pense pas que les Iraniens accordent un crédit
quelconque aux discussions avec la troïka européenne.
Avec la Russie c’est différent. Les Iraniens voient
nos rapports avec eux, que nous soutenons leur programme énergétique,
leur électronucléaire. Nous leur avons proposé
de créer une entreprise mixte d’enrichissement d’uranium.
Ce serait profitable aux uns et aux autres. A nous, parce que nous
disposerons d’un marché du nucléaire civil et
à eux, parce qu’ils pourront s’initier au fonctionnement
de ce genre d’usine. Pour un seul réacteur il serait
irrationnel pour eux d’en construire une. Une unité
de production de ce genre ne serait pas rentable avant cent ans...
Nous en avons discuté avec les Iraniens. S’ils entendent
construire une dizaine de centrales, alors nous nous pencherons
sur le problème de l’enrichissement. Ils m’avaient
demandé de construire une usine comme celle que nous avons
érigée en Chine. Seulement la Chine est un autre pays.
Les Chinois possèdent des usines de diffusion gazeuse, d’autres
entreprises, ils en ont besoin...
VL: Mais pourquoi Téhéran s’est-il
finalement résigné à construire une telle entreprise
avec la Russie?
Viktor Mikhaïlov: Je ne pense pas que l’Iran
soit intéressé à investir dans une entreprise
mixte. Seulement pour apaiser les passions autour du pays, pour
priver les Américains d’un prétexte pour recourir
à la force contre l’Iran... Vous savez bien que les
États-Unis ont en Irak plus de 100.000 soldats avec des chars,
des avions, que l’Iran est tout à côté
et qu’ils sont prêts à franchir la frontière...
Je suppose que les Iraniens s’emploient à dissuader
Washington d’entreprendre une telle démarche. En été,
les Américains n’entameront certainement pas d’opérations
armées car les conditions climatiques sont insupportables.
VL: Les Américains pourraient cependant
porter des frappes à la bombe et au missile.
Viktor Mikhaïlov: Ce serait lourd de conséquences
pour eux. Les troupes américaines e Irak sont au bord de
la survie. Ils auraient alors affaire aussi à l’armée
iranienne. Une version dangereuse. C’est vrai qu’ils
pourraient demander à Israël de porter des frappes.
Mais cela non plus ne donnerait rien. Ils ne savent pas exactement
où se trouvent les sites et si ceux-ci sont vulnérables
aux frappes. Ce n’est pas un hasard si les Américains
travaillent à la création de munitions nucléaires
pénétrantes, pouvant atteindre des cibles situées
à des centaines de mètres sous terre. Mais c’est
là un problème qu’ils n’ont pas encore
résolu.
VL: Comment la Russie pourrait-elle aider au
règlement du «problème nucléaire iranien»?
Viktor Mikhaïlov: Nous pouvons construire
avec l’Iran une entreprise mixte d’enrichissement d’uranium
à même de desservir tous les pays souhaitant développer
leur électronucléaire, de manière à
ce qu’ils ne se livrent pas eux-mêmes à l’enrichissement
d’isotopes... Il y a ici une autre question qui me préoccupe
beaucoup. Il n’y aura peut-être pas d’opérations
armées, mais des sanctions économiques peuvent être
appliquées contre l’Iran.
VL: Comment la Russie peut être sûre
que dans cette situation l’Iran ne fabriquera pas son arme
nucléaire?
Viktor Mikhaïlov: La Russie n’a aucun
intérêt à ce que l’Iran dispose de l’arme
nucléaire. Nous aussi nous pensons qu’il est nécessaire
de restreindre le désir de Téhéran d’accéder
à cette arme. Cependant, ici les choses dépendent
surtout de Washington. Il faut que les Américains se rendent
compte que c’est une puissance avec une immense histoire et
qu’il ne faut pas exercer de pressions sur elle, la menacer.
Il convient peut-être de proposer des négociations...
Un processus de longue haleine, certes, mais qu’il faut lancer.
C’est seulement alors que les États-Unis pourront régler
le problème. Un recours à la force ne mènerait
à rien. Au contraire, la situation dégénérerait
et serait pire qu’en Irak ou en Afghanistan.
VL: Et si l’Iran n’accepte pas les
propositions russes?
Viktor Mikhaïlov: Il les acceptera, quitte
à faire traîner les choses au maximum. Mais même
dans ce cas, il est probable que les Américains appliquent
au moins leurs sanctions.
Entretien réalisé par Viktor
Litovkine pour l’agence Ria Novosti le 14 mars 2006.
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